vendredi 21 septembre 2012

Araignées au plafond

Les murs sont une malédiction. Le corps et la pensée se brisent sur les angles. On croit qu'ils nous protègent, alors qu'ils hébergent nos araignées : des attrape-rêves défaillants, toiles onirophages et cracheuses d'ombre.
Les portes et les fenêtres cloisonnent la vision dans des cadres réconfortants. Chaque seuil offre la vie quotidienne mise en scène, chaque pièce est l'estrade où se joue notre théâtre intérieur. Ici, nos vies idéelles, dans des livres soigneusement fermés. Là, le bureau, siège de nos fantasmes de chef d'orchestre : on y domine le monde, imposant nos ordres et nos silences depuis un téléphone, un ordinateur.
Dehors, point d'horizon ; les perspectives les plus longues s'échouent au pied de tours lointaines, derniers bastions avant la plaine quadrillée d'asphalte. On s'arrange toujours pour ne ménager au regard que de brèves échappées. De n'importe quel point de vue, nous devons savoir que nous ne sommes pas seuls.

Quand je pénètre dans la forêt, je suis d'abord rassurée par la profusion des lignes verticales qui strient le paysage. Mais en quittant le sentier, j'abandonne déjà la certitude d'arriver quelque part. Début et fin cessent d'exister physiquement pour redevenir des mots. C'est alors que je prends conscience que ces lignes qui hachurent mon champ de vision, sont de travers ; le désordre se fait dédale. Je m'enfonce dans ces plans inclinés, entre les silhouettes courbées, je découvre les araignées.
Les chemins esquissés s'achèvent en impasse et les formes d'apparence immobile se meuvent imperceptiblement. Les jours de soleil, ombre et lumière s'entre-dévorent.

 Le vent se lève, on ne sait où, il secoue les branches, repart. Regarder le ciel, c'est voir le temps passer. Un nuage remplace un autre, une feuille se détache et tombe lentement. La lumière chatoie et parfois, elle se brise en mille morceaux. Aux endroits où ils choient, les contours s'estompent.

On est environné de ce que les humains nomment silence, mais qui pourtant n'en est pas un : un oiseau pépie et un autre lui répond, le vent souffle, une branche cogne sur un tronc ; loin, très loin, on discerne le bruit continu des moteurs, des ces véhicules qui roulent en permanence sur l'autoroute, comme à seule fin d'endiguer notre solitude.

Je ne parviens pas à trouver ma place au sein de cette immensité enclose entre les lisières de la forêt. Je me sens étrangère à ce monde sans conscience, indifférent à ma présence. Ici, même l'absurdité est un non-sens.

La brise encercle mes poignets, légère comme une vague. Sous mes paupières l'ombre clignote, elle est faite de couleurs que je ne soupçonnais pas, qui éclatent et disparaissent, aussitôt remplacées par d'autres. Elles prennent des formes qui n'en sont pas, qui n'ont ni contours ni angles. Les remparts s'évaporent.
Je réalise que c'est précisément l'absence de conscience organisatrice de ce monde, qui garantit mon intégration en son sein. Je pense que, si j'étais croyante, ce sentiment serait le même, puisqu'il provient de l'absence (apparente, pour un mystique) de but, de raison.
Le monde que nous avons bâti, nous humains, et dans lequel nous évoluons, répond à des normes et à des besoins particuliers. Ici, je peux enfin lâcher prise.

*

Quand je retourne à mes quatre murs, j'emporte la forêt avec moi. Je suis encore emplie de cet espace vertigineux, dans lequel mes doutes et mes certitudes se sont évaporés. Et c'est seulement à cette condition que mon appartement peut redevenir un havre : désormais, il occupe un point de l'infini. Il n'est plus un barrage, une frontière, mais un creuset, une salle au trésor, où entreposer les songes ramenés du dehors, afin de les mélanger ou les séparer, les invoquer ou les cacher. Un endroit vers lequel le monde entier converge.

Et j'y accrocherai des attrape-rêves, pour arrondir les angles.

mercredi 18 juillet 2012

Yaka aller voir les baleines

Il y a quelques jours, à l'occasion de mon anniversaire, Régina m'offrait Yaka aller voir les baleines... ou comment devenir le héros de son voyage. J'ai eu un véritable coup de cœur pour ce petit livre, qui ne paye pourtant pas de mine. Jérôme Bourgine (attention, ça pique les yeux, le monsieur est écrivain-voyageur, pas graphiste ;)) y partage son code du voyageur, des anecdotes, ses réflexions... Et il le fait avec une simplicité et une poésie qui m'ont fait penser à Daniel Mermet, un autre style de routard certes, mais que j'adore, comme chacun sait.

C'est bien simple : Yaka aller voir les baleines compile TOUT ce que je pense du voyage. Tout ce que mon road-trip aux États-Unis et mon année à Québec m'ont inspiré est résumé dans ce livre, dans une prose bien plus inspirée que la mienne.

"Au commencement était le verbe." Oui, mais lequel? J'en sais deux qui, en voyage, jetant leur pont entre passé et futur, se conjuguent admirablement au présent : "connaître" et "comprendre". Ils font la paire. Le préfixe "con", en latin, signifie "avec". Or, le voyage, élan de l'être vers tout ce qui n'est pas lui, n'incarne jamais rien d'autre que cette soif de l'avec.
Connaître, c'est "naître avec" : une nouvelle expérience [...] Et comprendre, c'est, ensuite, assimiler ce vécu, l'intégrer à ce champ de conscience en en percevant tenants et aboutissants. Ainsi élargit-on peu à peu son être à une dimension toujours plus vaste du réel, de la vie."¹
Anecdotes et conseils pratiques se mêlent à des réflexions sur la nature du voyage et la manière dont il nous change, dans un joyeux bazar qui reflète bien le désordre des sensations ressenties sur la route. Chaque page est un régal pour le moral, parce qu'il y transparaît un enthousiasme et une sagesse qui rendent impatients de nourrir sa propre expérience. Je lis Bourgine et je pense "moi aussi, moi aussi je veux faire ça!" Ou alors je souris parce qu'il "partage les trucs cools" et qu'en l'occurrence je les comprends.

"Et s'il vous arrivait quelque chose?!"
[...]
"Au prix du voyage, on espère bien qu'il va nous arriver quelque chose!"
Mais ce serait bête de réserver ce livre aux seuls voyageurs. Je pense qu'à sa manière il devrait transporter le plus casanier d'entre vous, à condition que vous aimiez voyager en pensée, par la grâce des mots... Et si en plus il vous convainc, c'est... pas de chance pour votre compte en banque :D

¹ "Ah! les "con..." p46. C'est moi qui souligne.