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vendredi 30 novembre 2012

Chapitre VII - S'affranchir

Nous voilà installés, depuis dimanche, en fait. Nous partageons la maison avec trois jeunes Coréens et les propriétaires. C'est une grande maison, lumineuse, avec une terrasse enclose où l'on peut fumer, et située dans une rue calme de Victoria Park.

La cour et l'allée devant la maison

La façade
Chez les Coréens, on retire ses chaussures avant d'entrer
Le séjour vu depuis l'entrée
Le séjour, de l'angle opposé
La terrasse
Le couloir pour accéder à la chambre, avec la salle de bain à droite
La chambre
L'autre côté de la chambre... avec une vraie connexion Internet!
La buanderie. Le soir on fume de ce côté-là de la maison

Perth est bâtie sur le modèle des villes américaines. Seul le centre-ville s'appelle vraiment Perth. Si on y trouve quelques immeubles d'habitation, il est surtout constitué de boutiques et de cafés, et respire le luxe - mais pas de manière ostentatoire.
Tout autour, rayonnent les banlieues. Victoria Park est située au sud de la Swan River, à une quinzaine de minutes de la gare centrale. Le long d'Albany Highway, sa principale rue commerçante, s'étagent les avenues résidentielles. Larges, aérées, presque dénuées de circulation (sauf matins et soirs, j'imagine), elles pourraient évoquer le générique de Weeds. Mais elles offrent de petits havres de calme, où chaque pas dérange un grillon, et où l'air ne résonne que des craquements des toitures métalliques.
Albany Highway
Albany Highway encore. Les trottoirs sont souvent partiellement couverts
Albany Highway toujours
Manchester Street, où nous habitons

Végétation omniprésente et parfumée
Toits métalliques et en tuiles, accords ensoleillés

Samedi, nous avons été à la mer. 45 minutes aller, et nous sommes restés... dix minutes. Le temps change très vite à Perth. Les vents marins ont tôt fait de refroidir les boulevards rectilignes, et ce soir-là, l'orage clignotait au-dessus des buildings.




En fait, elle est très bonne :D

Chroniques du backpack et d'ailleurs

Je ne sais plus où chercher du travail. J'ai postulé auprès de la principale chaîne de grandes et petites surfaces, Woolworths, qui possède aussi les BWS, magasins d'alcool. J'ai tenté ma chance auprès d'une épicerie 24/24 et d'une librairie, mais personne ne veut engager un non-résident. Comme je suis déjà formée aux postes que je brigue, ça me décourage un peu. C'est après-midi, la mort dans l'âme, j'ai voulu déposer un CV dans une agence d'Intérim... qui ne s'occupe pas des petites gens comme moi.

C'est difficile de dire comment je me sens. Débarquer à l'étranger avec l'intention de s'y établir à moyen-terme donne facilement l'impression d'être rejeté. Les gens habitent cet endroit que vous convoitez, ils en connaissent les moindres aspects, y ont leurs habitudes, leur travail, leur famille. Pour vous, chaque carrefour est une surprise, chaque démarche un jet de dés. Rien ne vous est acquis.
Cette fois comme la précédente, je suis partie parce que j'avais peur de m'ensevelir sous mes propres certitudes, de m'assoupir dans le confort d'un quotidien que rien n'ébranle. Je suis certaine que l'effort est louable, mais il demande beaucoup de volonté! Ainsi qu'une capacité que je maîtrise mal : celle de vivre chaque jour après l'autre, pas à pas, sans se projeter dans l'avenir avec angoisse. Ce qui m'est le plus difficile, c'est de me lever chaque matin en pensant à ma journée uniquement, et pas aux hypothétiques trois prochaines semaines. Mais c'est une condition sine qua non : faire autrement, c'est juste un coup à sombrer dans la déprime et le doute.

On peut donc dire que je suis déprimée et en plein doute, mais que je lutte tous les jours pour ne pas y accorder d'importance et ne pas laisser mon état anéantir mes efforts d'intégration :)

Et puis, j'aime autant accepter la difficulté et admettre que j'ai du mal, plutôt que de me la jouer "je sais tout, je maîtrise". A ce propos, Mathias et moi avons fait preuve d'une cohésion, d'une symbiose hors du commun quand il a fallu laminer un pauvre Frenchie bourré, samedi soir!
Pour commencer, le gars s'invite à notre table et s'assoit à côté de moi. Normal, me direz-vous. Sauf que la dernière fois que nous l'avions vu, il était avec sa copine, et comme elle s'était assise à côté de Mathias, il l'avait poussé, me laissant seule face à eux trois, en disant "Ça te dérange pas, c'est ma copine, tu comprends".
J'ai donc observé avec intérêt son petit manège pour se rapprocher de moi, m'effleurer, m'attraper par le bras... Sauf qu'à force d'essayer de lui échapper, j'étais sur le point de tomber du banc lol

On lui a offert un verre d'ailleurs, à ce gars, et comme il était plus de 22h, la meuf de l'accueil a tenté de nous confisquer le cubi.Vous imaginez? Vous avez 28 ou 29 ans, vous sirotez un verre en fumant votre clope à la terrasse, sans élever la voix, et on vient vous confisquer votre alcool comme à un lycéen en internat?

C'est d'ailleurs l'origine du dépeçage en règle. Comme nous exprimions une certaine irritation envers le règlement de l'auberge, compte-tenu de ce que nous étions des clients et non des gosses placés là par décision de justice, Max (appelons-le Max), nous fit remarquer la nécessité des règlements et confessa que, même s'il appréciait les anarchistes, ils ne soutenaient qu'une vaine utopie. Interloqués, nous lui rétorquâmes que certes, oui, mais toute loi n'est pas bonne à prendre et les législations diffèrent d'un endroit à l'autre.
Max adopta alors une nouvelle tactique. Sur un ton calme, détachant bien les syllabes - enfin, autant que possible vu son état -, il nous expliqua que chaque établissement avait le droit d'établir ses propres règles (en effet, l'interdiction de boire après 22h n'est pas constitutive de l'Australie), pour le bien commun, et que refuser de les accepter revenait à faire preuve d'immaturité, même si nous n'avions été informés de ces règles qu'après avoir payé.
Un peu échaudé par son ton paternaliste, Mathias lui demanda s'il aurait été prêt à faire n'importe quoi* sous prétexte de respecter un règlement dont il n'aurait été informé qu'après l'avoir accepté. Max dit que l'exemple était extrême et que la société ne pouvait fonctionner que si on en respectait les normes et les attentes implicites, sans broncher. Il dit aussi qu'il ne comprenait pas pourquoi nous nous sentions agressés, mais si vous vous sentez agressés - Non, on est juste pas d'accord, rien de grave - Oui, c'est ce que je dis, vous vous sentez agressés!
Mathias remarqua : "Donc tu vas vite rentrer en France, et installer ta femme enceinte derrière une barrière blanche (c'est vrai quoi, Rég, vous auriez pu peindre la votre en bleu :D) C'est ce qu'on attend de toi, après tout."
Max prit un air effaré, son regard se troubla, il se tut un moment, puis décréta que c'était "plus cool du tout, cette soirée". Il resta là, et je lui dis qu'il n'était pas obligé de nous tenir compagnie, et que nous étions désolés si nous l'avions vexé, mais qu'à la base nous ne faisions que défendre un point de vue plus modéré que le sien sur le respect des lois. Max secoua la tête d'un air peiné, fit "non non je vais rester" et replongea dans le fond de son verre. C'est là que j'intervins, armée de ma subtilité légendaire : "Tu sais, lui dis-je, tu n'es pas obligé. On n'a pas besoin de toi. C'était sympa de venir causer, mais on n'a pas attendu toute la soirée qu'une bonne âme vienne nous égayer. On n'est pas là, en train de pleurer parce qu'on n'a pas d'amis. Si tu veux rester, c'est cool, si tu veux pas, je te promets qu'on s'en sortira". (Mathias a dit qu'il était très fier de moi lol)
Et vous savez quoi? Après ça, il a accepté de reprendre une conversation normale. Genre, le mec nous a pris pour des noobs, des petits jeunes intimidés mais rebelles qui voyagent pour la première fois de leur vie. Et là, il découvre qu'on a le même âge, qu'on n'en est pas à notre premier départ, et il est tout déconfit, d'autant qu'il se rend compte qu'en même pas deux semaines, on a trouvé un appart, quand lui et ses copains galèrent toujours.

* Ceux d'entre vous qui connaissent Mathias se douteront que derrière ce sobre "n'importe quoi" se cache en réalité un exemple pas politiquement correct et censuré pour cette raison :P

Je vous raconte ça, parce que je n'avais jamais fréquenté ce genre d'endroits où se rassemblent beaucoup de gens, et que c'est incroyable de voir combien se la pètent, combien se comportent comme s'ils avaient quelque chose à apprendre aux autres, du simple fait qu'ils sont là depuis trois semaines. Mais on est des milliers à faire ce qu'on fait, il n'y a aucune fierté autre que personnelle à en tirer. On n'en devient pas meilleur ou plus intelligent (ou du moins faut-il le vouloir).
J'ai écouté pas mal des conseils qui m'ont été donnés, mais je ne peux pas m'empêcher de sourire quand on me dit "tu vas voir, généralement ça prend deux semaines". Parce que ce sont les mêmes qui sont toujours là, et les mêmes qui t'avertissent qu'il faut te méfier des Aborigènes, les "Abo" comme ils disent, "et je te dis ça, je suis pas raciste hein, sûrement qu'il y en a des différents, mais moi tous ceux que j'ai vus ils sont payés 800$ par mois par le gouvernement, c'est pour s'excuser ou un truc comme ça - tu sais, les Abo, c'est ceux qui vivaient ici avant - et ils font rien avec, ils font que picoler et ils sont super violents, tiens d'ailleurs moi l'autre jour..."
J'ai un peu de mal à respecter quelqu'un pour qui la vie se résume à des définitions simples. Le même qui, apprenant que nous envisageons d'aller au Japon, n'a rien d'autre à en dire que "Le Japon, pas évident, ils n'aiment pas trop les étrangers, là-bas."

Je ne sais pas, on ne doit voir des gens que ce qu'on a envie d'en voir. Moi, j'ai vu un Aborigène ivre, et un autre qui ressemblait à un possédé avec ses yeux presque intégralement noirs, complètement parti. J'ai aussi vu un blanc à la limite du coma éthylique en plein après-midi à la gare, des Français qui buvaient à 11h a.m et fumaient des joints deux heures avant d'aller au taf, et des "Abo" qui essayaient de se faire du fric légalement.

J'ai l'impression qu'au backpack, certains nous ont pris pour deux prétentieux qui ne se mélangeaient pas, ou, comme la future championne de X-Factor (faudra que j'en reparle, de celle-là!), pour des gens très timides. Ils ne se rendent pas compte que le monde ne tourne pas autour d'eux. On s'en est fait, des amis, juste, c'est pas eux. Jacks, le mec qui nous a introduit auprès des Coréens, a même dit que nous ne ressemblions pas aux autres Français, et a ajouté que Mathias était "very handsome" ;)

Ce que je veux dire, c'est que je préfère avoir peur que de leur ressembler, parce qu'en voyageant ils emportent toutes leurs certitudes avec eux, et que ça ne sert à rien. Ca les empêche de voir, de regarder même, pour commencer. Arriver quelque part et redéployer son univers autour de soi? Autant rester chez soi.

samedi 27 octobre 2012

Chapitre 6 - Repartir

Ce n'est pas tellement plus facile, la deuxième fois. Disons que le côté redite atténue peut-être un peu la dramaturgie de l'événement : vous n'allez pas courir après le train tous les ans. Cette fois-ci, je ne vais pas vous décrire l'effet que ça fait de ranger trois pochettes de textes dans des cartons – d'ailleurs, je ne les en avais pas sorties.

N'empêche... S'installer dans le wagon avec toutes ces énormes valises, et regarder le paysage défiler en songeant que ce n'est encore que le préambule. Envisager de passer deux jours dans un avion et finalement, contempler son visage dans les vitres d'un aéroport à l'autre bout du monde. Se retrouver seuls au milieu de gens qui savent exactement où aller.

L'autre soir, Mathias et moi avons visionné toutes les vidéos enregistrées aux États-Unis, même celles qui durent trente secondes et où on entend la voix de Mick Jagger planer sur les interminables champs de maïs du Kansas. C'était bien. Je tire une grande fierté d'avoir vu tous ces endroits. C'est une fierté personnelle, sans rapport avec ce que font ou non les autres. J'en suis fière parce que j'ai eu peur et que je me suis sentie isolée, mais que j'avais trop envie d'être là pour abandonner. Et même si l'approche du départ me noue l'estomac, cette peur-là n'a rien à voir avec l'angoisse quotidienne de mon adolescence, ni avec l'anxiété qui m'empoisonne quand je regarde le temps lézarder le plafond d'appartements exigus, en écoutant le vacarme de vies inconnues.
Cette peur-là se soigne à coups d'ivresses bienheureuses, en écoutant de vieux disques de rock, c'est celle qui me fait courir un peu trop vite pour rattraper le temps, et peut-être même le dépasser en lui faisant un beau doigt d'honneur.
Je soignerai toujours ma peur, parce qu'elle fait aussi bien avancer que la colère, mais sans le goût amer.

Et puis j'ai tellement hâte de saturer d'autres disques durs avec les photos de ma vie rêvée ! Qu'y a-t-il de plus gratifiant que de pouvoir se passer le film de sa propre histoire et d'y trouver encore matière à s'exalter ?

Une des choses que je trouve les plus difficiles, finalement, c'est de concilier mes propres projets avec la manière dont je souhaite m'investir dans la vie des gens que j'aime. J'aurais vraiment voulu être là pour la naissance du fils de ma meilleure amie*, oui. Comme j'aurais aimé boire un coup avec ma frangine quand elle quittera la fac en réalisant qu'elle n'y remettra plus jamais les pieds et que la vie s'étale devant elle.
Au lieu de ça, je serai loin, en train de vous abreuver de messages concernant mon charmant nombril :)
Sachez tout de même que, croyez-moi ou non, je ferais sans hésiter les 17 000km en sens inverse si vous en aviez besoin.

Tout est question d'équilibre, et si Mathias et moi n'avions personne à qui raconter nos voyages, ceux-ci ressembleraient bien plus à des réclusions forcées.

Nous repartons, oui, et puisque je m'exprime sur un blog cela donnera encore une fois l'impression que rien d'autre ne compte. Mais ce n'est qu'un carnet de route, un album photos... Vous qui comptez, j'espère que vous le savez.

*Régina. T'es capable de pas te reconnaître, j'suis sûre :D Et m'en fous qu'à presque trente ans on ne soit plus supposé avoir de « meilleure amie ». Dans les faits, t'es toujours là.

mercredi 28 avril 2010

Question existentielle n°2

(Un billet retardataire, parce que je n'ai pas eu le temps de poster en temps et en heure. La suite de nos aventures arrive très vite!)

Le déménagement bat son plein, et avant de revenir sur le mémorable week-end du 24 avril, j'ai dû affronter la seconde question existentielle, qui m'a causé bien des soucis. Dix-huit, c'était le nombre de places encore disponibles dans ma pochette à cd, les deux premières étant occupées par des disques de sauvegarde de mes documents. J'ai donc sorti et observé tous mes disques un par un, afin d'opérer une première sélection, qui m'a amenée à prélever une bonne vingtaine d'albums. Je me suis ainsi rendue à l'évidence : déjà, il est quasiment impossible de préférer un album de Nine Inch Nails à un autre. Ensuite, certains de mes groupes préférés ont une tendance à la mégalomanie, et composent des doubles cd. C'est de la triche.
Sur tous les disques sélectionnés, j'en ai écarté quelques uns, sans trop savoir pourquoi. Après, j'ai enlevé ceux que je possédais également en mp3. Ceux des Cure, par exemple (quoi que je me sois aperçue, trop tard, qu'on n'avait pas Bloodflowers, et qu'il faudra donc le télécharger). J'ai gardé les trucs qu'on ne trouve pas sur le Net, et ceux dont, vraiment, non, je ne peux pas me passer. Je vais pas vous faire la liste des dix-huit avec commentaire assorti. Ce serait vraiment trop long, même pour moi :)
En tout cas, il n'y a pas moins de quatre CD de NIN dans ma pochette: The Fragile, le live, et Still, bien sûr.
Mellon Collie and the Infinite Sadness, même si j'ai eu du mal à laisser Machina de côté.
Et, bizarrement, Celebrity Skin, de Hole. Arrivé dans ma main, le CD n'a plus voulu en partir. Quelque chose m'empêchait de m'en séparer. La pochette, la toile d'araignée argentée sur le disque, les mélodies qui reviennent dans la tête... Beaucoup des disques de mon adolescence se sont affadis par la suite, mais celui-là, bien que je ne l'ai pas écouté depuis des années, refuse de retourner au silence.
Et puis, Corde Oblique, Anathema... Blutengel (je sais, je sais).

Le drame...

C'est que ça m'aurait pris quatre heures de récupérer mes albums favoris sur mon PC. Alors je suis partie sans. Je me sens toute nue, sans mon ordinateur à moi!

mercredi 21 avril 2010

Le blues du mercredi*

Je suis une personne très attachée à elle-même. Vous, vous avez dû le constater en dénombrant les billets parus sur mes deux blogs ainsi que toutes les chroniques et autres topics dans lesquels je donne généreusement mon avis sur tout et n'importe quoi. Moi, je m'en suis souvenu en rangeant mon bureau. J'ai des centaines de feuillets noircis d'encre. Des centaines de pages de journaux intimes, carnets de route, notes pour des dizaines de projets, lettres jamais envoyées.
Tous ces mots ancrés au papier. Toute ma vie.
J'ai tout gardé, et je comprends pourquoi à chaque fois que mes yeux croisent par inadvertance un reflet de moi. Un écho des jours passés. Je pense à toutes ces choses rêvées, imaginées, à toutes ces émotions, tous ces souvenirs. Peut-être que j'accorde trop d'importance à mon propre être. Peut-être que les détails de mon parcours sont insignifiants. Peut-être que pour grandir, il faut, non pas se souvenir, mais cesser de le faire. Je ne sais pas. Je ne crois pas. Quand je relis toutes ces lignes, je sais à nouveau qui je suis. Je sais bien, nous sommes des milliards et nous ne sommes que poussière. Peut-être que si nous cessions de nous regarder le nombril, nous accepterions mieux notre place dans l'univers. Peut-être pas.
Parce que c'est quand je me souviens que je retrouve le fil. C'est seulement de cette manière que je me sens complète. Une. Cohérente. Vivante.
Je pense à toutes ces personnes qui n'ont aucun moyen de traverser le miroir. Aucune façon de relever les morts, de parler aux fantômes, de susciter les rêves. Je les plains. Je les plains parce que c'est triste d'oublier. On n'est déjà pas bien intelligents, pas bien costaux. On vit trop peu longtemps, trop vite. Nous ne sommes que des météores. Mais moi, j'ai tous ces souvenirs que je peux rouvrir. Je peux me rendre compte que j'ai vécu. Dans ma mémoire, il n'y que des images floues et des souvenirs tronqués. Alors que tout est écrit noir sur blanc. Je peux me retourner et dire : j'ai vécu. J'ai rêvé, j'ai pleuré, j'ai pensé. Les autres, ils ne peuvent pas. Ils ne se souviennent plus. Et ils meurent tristes, si ce n'est aigris.

C'est très bizarre de remiser toute ma vie dans une cave.

J'ai commencé à écrire régulièrement quand j'étais en sixième. Ma mère m'avait offert un mignon petit carnet cadenassé avec un chaton sur la couverture. Le ramassis de bêtises enfantines que j'ai collecté dedans! A l'époque, j'avais rempli tout un cahier de brouillon de contes de fées que j'avais inventés. Je voulais l'offrir à ma prof de français, mais je crois que je n'ai jamais osé. Je ne me rappelle pas.

Je vais vous montrer un truc. C'est rigolo:


Ça, c'est un mini-journal que j'ai fait quand j'avais, je sais pas, quatorze ans? L'édito était signé "Dark Star" et ça parlait de la culture goth (j'imagine même pas comment les Vrais Goths m'auraient conspuée :D) J'avais scanné plein de photos, imprimées en couleur, collées sur du canson. C'était très joli, même si le contenu n'avait aucun intérêt ;p


Ça, bah, c'est le contenu d'une pochette. Ça se voit pas vraiment, mais elle est très épaisse - environ trois centimètres. Je voulais prendre en photo mes carnets, doit y'en avoir six, mais j'avais plus de batterie (heureusement pour vous).

Alors, voilà. J'ai l'impression que je vais partir avec le cerveau tout vide. Je m'en rendrai pas compte tout de suite. Mais, d'ici quelques mois, je m'apercevrai que le temps m'a lessivé les neurones. Je me dirais qu'il me semble bien avoir ressenti un truc, un jour, mais je m'en souviendrai pas. Je me rappellerai seulement des événements, et encore, seulement quelques uns.

J'embarque quand même une pochette. Celle avec mes notes pour tous les projets d'écriture , à venir ou en cours. Dedans, il y a des manuscrits jamais utilisés pour mon roman (et des idées bien, zut, faudra que j'essaie de les exploiter), les prémices du bouquin pour enfants que j'avais commencé avec Jeanne, les brouillons pour l'histoire à quatre mains avec Maloriel, des notes correctives pour le cycle de nouvelles dans le Labyrinthe, The Little Blue Box et sa suite, les recherches expérimentales autour des dés, des cours d'informatique et des idées pour le site... Pfiou, je crois que c'est à peu près tout. C'est pas surprenant que je finisse jamais rien.

Notes en vrac

Un jour, Régina, tu es morte dans un réfrigérateur. On était avec Claire dans un dédale de couloirs et les frigo, c'était le seul moyen pour passer d'un niveau à l'autre. Ils servaient de téléporteurs, mais le tien n'a pas fonctionné.

Quand j'étais ado, j'ai écrit un texte qui s'appelle "La ballade de Morticia". Grandir, c'est quand même génial.

Mylène, elle me manque quand même un peu. Julia aussi.

Il faut vraiment que je trouve des titres aux textes que j'écris. Ce serait plus pratique que d'indiquer le nom des personnages sur les pochettes pour m'y retrouver.

Avoir un blog, c'est plus marrant que d'écrire un journal, même si c'est moins malin.



*Parce que mercredi, c'est jour de déménagement.

jeudi 1 avril 2010

Sueurs froides

Cette semaine, j'ai commencé à faire mes cartons. J'ai choisi de ranger ce dont je me sers le moins, évidemment ; mais c'est aussi ce à quoi je tiens le plus : ma bibliothèque. Dedans, il y a tous les livres que je n'ai pas encore lus, et qu'il me semble tout à coup indispensable de découvrir, et puis bien sûr, tous les livres que j'adore, pas forcément parce que ce sont les meilleurs, d'ailleurs, mais parce qu'ils sont vachement beaux. Du coup, l'après-midi que j'ai passée à les compulser m'a rendue un brin nostalgique.

Six cartons plus tard, l'étagère ressemble toujours à ça:


Bah oui... Parce que les livres tout en bas, Muriel les voudra peut-être, les carnets à croquis, je sais pas quoi en faire, et pour Les Royaumes du Nord, j'attends que le coffret soit de nouveau complet, sinon, il risque de s'abîmer, vous comprenez. Et puis en haut, il y a les livres sur lesquels j'hésite : et si parmi eux se trouvait le Cinquième Livre, et que je l'empaquetais sans faire attention?
On ne voit pas non plus les BD, que je n'ai pas encore réparties dans de nouveaux cartons, ni la montagne de livres que j'ai empruntés par-ci par-là, et même pas encore lus.

J'ai aussi commencé à ranger mon bureau. Ça, ç'a été plus laborieux. Moins tragique, mais beaucoup plus chiant. D'ailleurs, c'était tellement le foutoir qu'aujourd'hui je dois enjamber tout ça pour arriver à m'assoir:


J'ai trié et rangé les papiers importants, mais reste une sacrée pile de notes en tous genres... Extraits de nouvelles, réflexions à la volée, ateliers d'écriture...

J'ai l'habitude des déménagements : en tant qu'étudiante, j'ai souvent changé d'appart'... Jusque-là, j'ai toujours trouvé que c'était un bon prétexte pour faire le tri, redécouvrir des choses oubliées, tout réorganiser pour obtenir une pièce bien rangée et cohérente. Mais là, c'est différent, j'ai l'impression de me dire adieu à moi-même, convenez que c'est perturbant. Bon, je sais que ça fait nombriliste, dit comme ça, et puis mes affaires ne vont pas disparaître, je vais juste cesser d'y avoir accès pendant un moment. Mais comme quelque chose me dit qu'on ne va peut-être pas revenir de si tôt, eh bien, j'ai l'impression d'accomplir une action décisive. Du coup, les cartons, ça devient quasiment un rituel de purification, voyez.

Enfin, il y a encore du boulot, et pour ceux qui dormiront ici le 24, vous pourrez vous faire des abris individuels :D


samedi 13 mars 2010

Question existentielle n°1

Partir à l'étranger, ce n'est pas déménager, c'est opérer une sélection drastique des effets à emporter, et abandonner délibérément tout le reste. S'il est certain que je vais avoir du mal à décider quelles fringues emporter au pays des caribous, je me pose pour l'instant une question bien plus déterminante : de quels livres ne puis-je absolument pas me passer?
Après mûre réflexion, j'ai supposé que cinq était un nombre raisonnable, qui ne devrait pas trop alourdir ma valise, et donc éviter de me faire payer une surtaxe (et aussi, accessoirement, me permettre d'arriver à la soulever). Cinq, c'est vraiment très très peu... La question est donc cruciale.

Pour l'instant, j'ai réussi à distinguer quatre livres, mais je réalise avec appréhension que ce choix pourrait évoluer en fonction de mon humeur, et que, quand je serai dans l'avion, je me rendrai compte avec horreur d'un oubli inqualifiable et irréparable.


All my life in 5 books


Ma frangine m'a offert ce bouquin quand j'avais une quinzaine d'années. La libraire à qui elle l'a achetée l'a contemplée avec angoisse, et lui a demandé si je ne lisais que ce genre de choses (je lui avais déjà commandé des livres de Poppy Z. Brite). En son for intérieur, elle s'inquiétait manifestement de savoir si j'étais également en train de pervertir mon adorable petite sœur.
Je n'avais plus ouvert ce livre depuis des années, et pourtant l'autre jour, en le feuilletant, je n'ai pu m'empêcher de ressentir à nouveau la fascination qu'il avait exercée sur moi. Certains passages sont grotesques, d'autres sont tout simplement géniaux, à l'image de leur auteur. J'ai envie de l'emporter parce qu'il me rappelle de bons souvenirs, que ce soit avec ma sœur, quand elle a à son tour découvert le Révérend, ou tout simplement de tout ce qui m'avait plu chez lui et qui a en grande partie construit ce que je suis devenue.


Je l'ai lu il y a deux ans peut-être et j'ai eu du mal à m'en remettre. Je ne crois que beaucoup de livres atteignent à cette puissance. C'est la vie primitive qui s'étale sur ces pages, ça me fait penser à un cœur qui bat, à des percussions tribales. C'est un livre sauvage, brut, et passionnant.
Peu de gens savent parler des enfants en évitant de tomber dans le piège de leur "innocence" intrinsèque. Golding, lui, sait toute la méchanceté gratuite que recèle l'esprit de tout gamin normalement constitué. Il sait que leurs désirs ne tiennent pas compte de la raison. Qu'ils ne sont qu'impulsions et qu'en tant que tels, ils détruisent aisément et sans état d'âme. Mais que, évidemment, ils peuvent aussi développer des sentiments de protection et de loyauté. J'ai lu peu de livres aussi peu manichéens et aussi lucides.


Je l'avais chroniqué ici. Je ne peux pas en dire plus, car j'ai déjà eu du mal à décrire ce que j'avais ressenti à sa lecture. Pour moi, c'est un chef d'œuvre.









C'est duuur de choisir un livre de Léa Silhol! Une femme dont je peux dire sans hésiter qu'elle fait partie de mes écrivains préférés, toutes époques confondues... Mais bon, comme je ne peux en retenir qu'un, ce sera celui-là, parce qu'une bonne partie de l'imagerie qui sous-tend mes rêveries vient de là. Même si les autres vont me manquer. Musiques de la Frontière est un livre magique, poétique, plein de clés et de symboles, de métaphores en forme de fils d'Ariane. Je ne peux pas, et ne veux pas, décrire ce qu'il m'évoque. C'est un univers qui m'emplit tout entière.



Et alors, le dernier livre? Je ne sais pas, je ne sais toujours pas. Errance, le magnifique livre de photos de Raymond Depardon? Âmes perdues? L'enfant arc-en-ciel de Jonathan Caroll? Les Mémoires d'une jeune fille rangée?
Il y en a trop, c'est un calvaire!!


Et vous, quels livres auriez-vous emporté?